Présentation de la toile « Le Buveur d’absinthe » d’Édouard Manet

L’absinthe, on le sait, a été la muse de nombreux artistes du XIXe siècle et a exalté l’imaginaire d’une bonne partie d’entre eux. Pour illustrer cela, nous souhaitons ici vous présenter un tableau d’Édouard Manet intitulé « Le Buveur d’absinthe ». Ce tableau réalisé en 1859 est la première œuvre d’importance de ce peintre du XIXe siècle.

Photographie d'Édouard Manet par Anatole Godet (1867)
Photographie d’Édouard Manet par Anatole Godet (1867)

Édouard Manet : peintre majeur du XIXe siècle

Renommé notamment pour ses peintures « Déjeuner sur l’herbe » (1862) ou « Olympia » (1865) qui choquèrent le public au XIX siècle, Édouard Manet est issu de la haute bourgeoisie. Il commence sa formation de peintre en 1850 auprès de Thomas Couture avant de s’écarter peu à peu de l’esthétique de son maître allant jusqu’à créer son propre atelier.

Artiste incompris en son temps, il sût s’entourer des plus grands artistes tels que Baudelaire, Zola ou Renoir qui devinèrent le génie de ce peintre visionnaire. Ses nombreux voyages et son audace n’ont pas manqué de susciter de vives réactions et ont alimenté une imagination hors du commun toujours soucieuse de se démarquer des contraintes de l’époque. Il meurt de maladie en 1883 sans avoir reçu la reconnaissance méritée de son vivant. Edgar Degas artiste peintre de l’époque aurait dit à son enterrement,« il était plus grand que nous ne pensions ».

Édouard Manet - Le Déjeuner sur l'herbe
Édouard Manet – Le Déjeuner sur l’herbe (1862)

« Le Buveur d’absinthe » première toile importante d’Édouard Manet

Dans «  Le Buveur d’absinthe », Manet produit une œuvre proche des peintures espagnoles du XVIIe siècle. C’est en effet au cours de ses voyages que notre peintre commença à s’intéresser aux styles d’artistes étrangers tels que le néerlandais Frans Hals ou les Espagnols Francisco Jose de Goya et Diego Velasquez. Ce dernier au travers de son tableau « Ménippe » (représentant le philosophe Ménippe de Gadara) va influencer Manet dans la conception de son œuvre.

Parmi les autres influences de Manet figurent celles d’Antoine Watteau (à travers sa peinture « l’Indifférent ») et de son ami, Charles Baudelaire (grand consommateur d’absinthe). En effet, Manet pourrait avoir pris son inspiration du poème « Le Vin des chiffonniers » issu du recueil « Les Fleurs du Mal ».

Caractéristiques de l’œuvre

Édouard Manet - Le Buveur d'absinthe 1859
Édouard Manet – Le Buveur d’absinthe (1859)

Ce tableau traite de la consommation d’absinthe à tous les niveaux de la société. L’œuvre de Manet présente donc un chiffonnier appelé Collardet qui vécut à Paris (près du Louvre) au XIXe siècle. Ce dernier peint dans des couleurs sombres (marron, noir et gris), coiffé d’un chapeau haut de forme et vêtu d’un manteau marron se tient débout à la manière d’un aristocrate. Le personnage conserve cependant un aspect négligé ce qui tranche avec sa posture affichée.

Un verre d’absinthe à moitié plein se situe à la droite du personnage (ce verre est en fait un ajout tardif, entre 1867 et 1872) et une bouteille d’absinthe manifestement vide repose à ses pieds. Ce tableau (dimensions : 180,5 cm de haut ; 105 cm de large) se veut concret au possible, illustrant la vie quotidienne au plus proche de la réalité.

L’arrière plan est divisé en 2 parties, l’une sombre (presque ténébreuse) dans laquelle baigne le chiffonnier et l’autre lumineuse mettant en relief la bouteille d’absinthe. Un détail intéressant est l’ombre derrière le personnage. Celle-ci n’est pas sans rappeler l’ombre d’une femme (ou d’une fée), projection possible de l’absinthe et de son caractère surnaturel, dangereux et séducteur à la fois.

Cet œuvre volontairement provocatrice met en scène un personnage qui représente les classes sociales inférieures de l’époque. Ce personnage qui prend la pose d’un aristocrate ne sera que le début d’un série d’œuvres qui choqueront le public et la critique.

Les méfaits supposés de l’absinthe n’étaient en effet pour Manet qu’un prétexte pour faire réagir l’Académie et son conservatisme. En choisissant un sujet qui ne rentre pas dans les conventions artistiques « officielles » de l’époque, Manet nous montre sa volonté de briser les dogmes du moment.

Une œuvre qui ne rencontre pas le succès escompté

L'indifférent de Jean-Antoine Watteau (1717) - Influence de Manet
L’indifférent de Jean-Antoine Watteau (1717) – Influence de Manet

Sans que cela soit réellement surprenant et en dépit du style espagnol à la mode à l’époque, la toile est refusée au Salon de peinture et de sculpture de Paris en 1859 (malgré l’aval de Delacroix). Le jury et les critiques considérèrent que ce tableau n’était pas complètement fini (ce à quoi Manet répondra que cela faisait partie intégrante de sa démarche créative). Il représentait de plus un personnage déconsidéré dans la société selon une configuration picturale traditionnelle, à savoir le portrait de plein pieds, ce qui n’était pas acceptable pour l’époque.

Enfin, l’addiction à l’absinthe commençait alors à être considérée comme moralement dégénérée. La démarche de Manet lui vaudra d’ailleurs d’être considéré comme immoral par la critique et marginalisé.

Ce tableau résolument réaliste (influencé par Gustave Courbet notamment) marque en outre la rupture de Manet avec son ancien maître Thomas Couture. Ce dernier aurait d’ailleurs dit, lors de l’exposition de la toile : « Cher ami – il n’y a qu’un buveur d’absinthe : c’est le peintre qui a produit cette absurdité ». Ce commentaire acerbe mettra un terme aux relations entre les deux hommes.

Un tableau représentatif d’une époque où l’absinthe tenait une place importante dans les mentalités

« Le Buveur d’absinthe » constitue l’une des nombreuses œuvres qui célèbrent l’absinthe. Picasso, Renouard  ou encore Félcien Rops en auront peint un certain nombre eux aussi. Cela nous révèle l’importance de ce spiritueux à l’époque ainsi que la place que pouvait y prendre le buveur d’absinthe (à savoir la marginalité).

L’absinthe, plus qu’une simple boisson, était devenue aux yeux de nombreux artistes un objet de fascination toujours propice à avoir sa place dans l’imaginaire artistique.

Objet de provocation et de rupture, la Fée Verte était le sujet idéal pour attaquer les tabous et les conservatismes d’une société crispée sur ses acquis et ses inégalités, ainsi que pour dénoncer la suffisance de l’élite en place incapable de se remettre en cause et d’accepter les idées venant de l’extérieur.

Dès lors, la Fée Verte, objet séduisant mais aussi subversif, nous montre qu’elle a occupé une place particulière dans l’art et « le Buveur d’absinthe » d’Édouard Manet ne manque pas de nous rappeler à quel point ce spiritueux est unique et captivant.

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