Interview au coin du feu avec l’écrivain Benoît Noël

Benoît Noël, historien et écrivain

Qu’est ce qui a déclenché ta passion pour l’histoire de l’absinthe alors que tu étais plutôt versé dans l’histoire de l’art au départ ?

En fait, les choses se sont déroulées dans l’ordre inverse. Je suis tombé dans le chaudron de l’absinthe, adolescent, à cause de Serge Gainsbourg, que je tiens pour le Paul Verlaine du XXè siècle. J’aime tous les types de femmes de Romy Schneider à Jane Birkin mais j’ai plus de succès avec les androgynes et j’ai donc un faible pour la Marilou de l’Homme à tête de chou. C’est la Madame rêve de Baschung avant la lettre : Mais son iris absinthe / Sous ses gestes se teinte / D’extases sous-jacentes… Ce sont des vers qui parlent à un adolescent, non ?

J’adorais aussi : Bordel à cul de Jean-Roger Caussimon, le chansonnier du Lapin agile : Bordel à cul charrette à bras / Verlaine avait au moins l’absinthe / Qu’en 14 on interdira / Il en tirait de douces plaintes  / Et des rimes de 100 carats / Sacré bordel de vierge enceinte / On me vend du faux mascara ou Jaurès de Jacques Brel : Ils étaient usés à quinze ans, / Ils finissaient en débutant, / Les douze mois s’appelaient décembre / Quelle vie ont eue nos grands-parents / Entre l’absinthe et les grands-messes ? Beaucoup plus tard, devenu historien de l’absinthe, j’ai saisi que ces trois extraits de chansons visaient absolument juste quant à la grâce aérienne de la Fée verte, son pouvoir d’inspiration ou le fait que le développement industriel en roue libre du XIXe siècle a conduit nombre de déracinés des campagnes dans le mur des cabarets de la zone  des villes.

Parallèlement, notre manuel de littérature au lycée, le fameux Lagarde & Michard enfonçait l’absinthe en faisant un parallèle entre L’assommoir d’Émile Zola et L’absinthe d’Edgar Degas qui datent de la même année 1876. De quoi m’intriguer…

Quelques années plus tard, en Sorbonne, le professeur Philippe Dagen nous expliqua subtilement comment Pablo Picasso et sa bande d’amis avaient instrumentalisé des affiches antiabsinthiques pour dénigrer son rival Henri Matisse et surtout lui ôter son statut de leader de l’avant-garde. Depuis le Salon des Fauves (1905), Matisse et ses amis avaient révolutionné l’emploi de la couleur, désormais utilisée pure et comme feu de Bengale. André Salmon et Max Jacob détournèrent le slogan : L’Absinthe rend fou par Matisse rend fou, ses couleurs sont celles d’un épileptique sur les affiches de la butte Montmartre. Puis, Picasso se décréta maître de la forme et devint le stratège du cubisme dont les débats enterrèrent ceux du fauvisme. Cette mauvaise querelle ne pouvait que me toucher puisque je rédigeais alors ma thèse sur l’histoire des procédés couleur au cinéma dont la lutte idéologique entre le Technicolor et l’Agfacolor reste le souvenir le plus flamboyant…

Certaines recherches semblent montrer que les premières absinthes suisses étaient élaborées à partir de variétés de génépis, qui auraient ensuite été remplacés par la grande absinthe faute de quantité suffisante pour une grosse production. Qu’en penses-tu ?

Non, j’habite le Calvados, en Normandie, mais passe régulièrement mes vacances en Corse. De Bastia à Boniface, on trouve de l’absinthe sauvage maritime, de couleur cendre, mêlée au romarin et décrite par Alphonse Daudet dans sa nouvelle Le phare des Sanguinaires  des Lettres de mon Moulin. Le cœur de sa distillation par les bergers est de goût diapré, une sorte de noix de muscade glissant au raisin vert. À Bordeaux, Nantes comme en Charente-Maritime, pousse une Armoise Maritime, plus claire d’aspect et que les résidents de l’Ouest transforment depuis belle lurette en un une « Absinthe blanche » sans ajout de teintures de nulle autre plante. Dans la montagne de Lure, en Haute-Provence, l’Artemisia Noirâtre est à l’opposé et si sombre qu’on la nomme « l’essence noire ». Les bergers la distillaient avec du fenouil et de l’angélique dans du marc de raisin bien avant et après 1915. L’historien Jean-Yves Royer rappelle dans Un alambic au pied de la montagne qu’en Occitan le mot « encens » désigne tout à la fois, le cadeau des Rois Mages et l’armoise, et que le poète Frédéric Mistral ne faisait nulle différence entre l’Artemisa (l’armoise) et l’Absinthe de sant Joan, dont les jeunes femmes se font des couronnes pour les Feux de la Saint-Jean en Europe ou les Fêtes du sel au Nouveau-Mexique. En 1936, Albert Camus a le souffle coupé à Tipasa, en Algérie, par les champs laineux et gris de l’Artemisia judaica. Or, dès 1864, Louis Favre décrivait les « moissons bleuâtres » des champs d’absinthe du Val-de-Travers  d’où dérive le nom de « Bleue ». Il existe donc toutes sortes de plantes absinthe ayant entraîné des recettes différentes selon les régions et les Artemisia Glacialis ou Mutellina ne sont que des exemples parmi celles-ci, même si les adolescents des colonies de vacances continuent à voler avant tout dans les magasins de souvenirs des stations de ski, les fioles de génépi, à défaut d’absinthe. Je le sais pour l’avoir pratiqué en bandes organisées.

Alors, pour en revenir aux enseignements de l’histoire scientifique, on constate, essentiellement, un emploi immémorial de l’Artemisia absinthium pour aromatiser et contenir un temps l’aigreur des vins, hippocras et bières, et ce, des Romains à l’Angleterre de William Shakespeare en passant par les cervoises gauloises à base d’orge, blé et seigle. Je reste personnellement confondu par les analogies entre les mots de « vieux François » : Vaissel : désignant une coupe (du Graal ?), un vaisseau (flottant) ou une barrique (d’alcool)  – Aisens (l’absinthe) – Encens – et Eisel (le vinaigre) ! Voilà des éléments qui fondent le mythe toujours vert de l’absinthe dont le génépi ou le pastis resteront éternellement les nobles vassaux…

Question piège : Le docteur Ordinaire a-t-il selon toi un quelconque rapport avec les débuts de l’absinthe ?

Fondamentalement, non ; un « quelconque rapport », oui. Rappelons ce qui fonde à mes yeux les « débuts » de l’absinthe. Quatre éléments capitaux : l’apparition d’une anisette inédite à finale amère, le passage de l’extrait d’absinthe médicinal à une boisson apéritive, l’évolution d’une drogue infusée au produit d’une macération suivie d’une distillation et l’établissement d’une recette basique suisse comprenant anis vert, fenouil et grande absinthe, hysope, mélisse citronnée et petite absinthe. Cela est l’œuvre de Suzanne-Marguerite Henriod et de ses filles. Point barre !

Maintenant, la seule description dont nous disposons quant à la panacée du docteur Ordinaire est celle d’Edmond Quartier-La-Tente qui croit pouvoir soutenir en 1893 que « le remède du docteur Ordinaire était un dépuratif à base de chicorée de même couleur que l’absinthe ». J’ai procédé à l’étude critique de ce passage en faisant notamment valoir que la « chicorée » n’est guère une plante utilisée, en Suisse, pour traiter l’atonie digestive…

J’ai souligné par ailleurs que cette « chicorée » pourrait également avoir un petit goût de règlement de comptes franco-suisse puisque suite au blocus continental imposé en 1806 par Napoléon aux bateaux de commerce anglais, les Suisses comme les Français ont dû remplacer le café par l’ersatz de la chicorée…

Ceci dit, il convient d’admettre que le Docteur Ordinaire fut durablement le familier puis le voisin immédiat de la famille Henriod et qu’ils ont pu travailler de concert à l’élaboration tâtonnante et progressive de cet apéritif du tonnerre ! Couvet est un village dont les notables se croisent journellement. Il est donc risible que de prétendus historiens helvètes accablent ce pauvre Ordinaire de toux les maux : charlatan, voleur ou n’ayant qu’un seul ami à Couvet, un Français alcoolique, etc. Pierre Ordinaire a sans doute le mérite d’avoir confectionné un « extrait d’absinthe » médicinal de qualité et d’avoir remis à l’honneur les multiples propriétés médicinales de l’Artemisia. C’est pourquoi nous sommes bien, comme je l’ai toujours écrit, en présence d’un « carré d’as », indispensable aux « débuts de l’absinthe » : Ordinaire, Henriod, Dubied et Pernod. Entre ces quatre personnes, la première place revient à la seule dame même si, en son cas, l’élément clé l’évoquant, la fameuse étiquette conservée au Musée de Neuchâtel, n’est certainement pas aussi ancienne qu’a pu l’écrire l’excellent Edmond Couleru.

Comment vois-tu l’avenir et la popularisation de l’absinthe en France dans les prochaines années suite aux récents changements de lois et est-ce que le groupe Pernod va avoir un grand rôle dans cette popularisation vu qu’il semble être prêt à investir dans une distillerie pour produire une absinthe distillée ?

Je suis sceptique quant à un revival de l’absinthe à l’échelle nationale seulement. Jusqu’ici, Pernod- Cusenier a testé deux mini productions de similaires (Oxygénée en 2001 et Pernod en 2003) mais en visant à long terme, l’export plus que le marché hexagonal dont le groupe Pernod-Ricard ne peut se passer. Or, développer le commerce de l’absinthe à l’international est difficile. Le whisky domine aujourd’hui sans partage le marché des spiritueux (40%) avec la vodka (14%) et le rhum (11%). Les anisés ne comptent que pour 6%  et dans ce court segment, l’absinthe représente à peu près rien même si ses ventes sont en augmentation notoire puisqu’on partait de zéro.

Il faudrait un total changement des mentalités et du goût. Combien d’hommes « virils » n’acceptent que le whisky par crainte de déroger au consensus ? Quelle part de la population mondiale apprécie l’anis hors le pourtour méditerranéen qui possède déjà ses alcools traditionnels en ce domaine et l’Allemagne ou les Pays-Bas, via le cumin ou le carvi ? Il a fallu attendre le N°45 de la Revue du Whisky & Fine Spirits pour y trouver un article de fond sur l’absinthe. Avant Noël dernier, le journal Le Monde avait titré un de ses suppléments : « Vins et Spiritueux » mais j’y ai cherché en vain, la moindre trace de ces derniers. Si seulement l’absinthe avait eu comme le cognac la faveur des rappeurs qui ont remis au goût du jour cet alcool déclinant mais conservant néanmoins l’image de marque d’un alcool honorant la signature de contrats commerciaux. L’absinthe manque de locomotives publiques et que je sache Johnny Depp ou Marilyn Manson n’ont jamais mis les pieds à Pontarlier. À la fin des années 1960, la maison de Champagne rémoise Veuve Clicquot Ponsardin, puis les groupes Martini-Baccardi et Pernod Ricard ont racheté des petites maisons normandes produisant du Calvados mais ils n’ont fait qu’un tour de piste, faute de suffisamment de volumes rentables.

La commercialisation à grande échelle de l’absinthe reste handicapée par sa nature, son mythe, son rite et son titre. Pour relancer le marché des spiritueux, la vogue est aux cocktails mais l’absinthe est déjà en soi, un cocktail délicat de plantes et épices. Elle s’y prête donc mal hors des classiques ainsi que l’ont montré nos recherches en mixologie à Forcalquier en mai 2009 : Absinthe Mojito, Death in the Afternoon, Gold Sands ou Suissesse. Si l’absinthe perd son statut de « boisson que vous aimez détester », on casse également son aura. Ses fascinants rites de dégustation entravent ce développement par leur complexité et trop nombreux sont les « puristes » de l’absinthe qui raillent systématiquement toute évolution comme la récente fontaine Pernod. Enfin, les grands chefs refusent des apéritifs titrant plus de 45° par crainte que les palais de leurs clients soient emportés et inaptes à juger de leurs talents. Loin de moi l’idée de décourager le groupe Pernod d’investir dans une distillerie mais ses responsables savent que les premières tentatives de Pernod International de réintroduire une cuillère ajourée aux États-Unis pour la consommation du Pastis Pernod Fils remontent à 1993 !

On recense plusieurs centaines d’absinthes sur le marché européen, penses-tu qu’une définition européenne de l’absinthe va pouvoir réduire ce nombre aux seules absinthes de qualité et redorer le blason de cette boisson au passé – et au présent – sulfureux ?

Il est évident que le marché de l’absinthe est encombré de 90% de pathétiques fluides glaciaux fluorescents mais il ne faut pas oublier que c’est la rançon du mythe surdimensionné de l’absinthe. Ce mythe surdimensionné tient essentiellement au fait que des jeunes gens pleins d’ambitions artistiques veulent croire qu’une substance psychotrope les mènerait vers le génie, la gloire et l’argent sans avoir à travailler inlassablement leurs dons éventuels. C’est la vue de l’esprit ou si tu préfères une des hallucinations les plus communes au monde ! Or, il se trouve que l’absinthe est la boisson passant pour avoir été cette martingale des artistes du XIXe siècle pour la simple raison que je me tue à expliquer mais que « l’impétrant en fée verte » dédaigne pour vivre son rêve. À savoir que la plante Artemisia absinthium dont cet apéritif procède était depuis des temps immémoriaux, mélangée à des graines d’hellébore, la seule drogue, capable de restaurer la flore intestinale des estomacs des peintres rongés par le plomb ou la céruse des pigments et subséquemment à leur redonner joie de vivre et de créer. C’est donc tout naturellement que ce prestige de l’Artemisia absinthium s’est reporté sur cet apéritif d’exception d’emblée tenu pour la potion magique des artistes !

Je suis résolument écologiste et convaincu que la médecine sera prochainement contrainte d’avouer publiquement tout ce qu’elle doit encore aux plantes. Prenons le seul exemple d’une autre plante phare des drogues des apothicaires-herboristes : le Millepertuis. Son nom grec est Hypereikôn, ce qui signifie « Au-dessus de l’icône ». Les Anciens en plaçaient un bouquet au-dessus de leurs images pieuses. Ce qui signifie que, pas fous, ils misaient tout autant sur le registre spirituel que physique, que les beaux esprits croient bien à tort distincts. Si leurs prières n’étaient pas exaucées, au moins, cet antidépresseur de force majeure toujours utilisé en douce par les laboratoires modernes, régulait leur humeur, sommeil et mélancolie. Il nous faut donc revenir d’urgence aux fondamentaux et aux absinthes intègres d’autant qu’Artemisia signifie « intégrité ». Mes invités sont toujours étonnés par la puissance d’une simple infusion d’origan, de mélisse, de romarin, ou même de sauge, dont j’ai cueilli quelques mèches au jardin, quelques minutes auparavant. Il nous faut donc revenir aux fondamentaux et c’est pourquoi j’ai écrit que l’Absinthe Sauvage d’Émile Pernot était une réussite. L’homme est un capital d’énergie et celle-ci te file la pêche avec un frisson et un sursaut d’énergie ; fruitée et brute comme la coriandre. Maintenant, il faut se méfier des modes et notamment de celles lancées sur Internet. Il y a dix ans tout le monde ne jurait que par une mythique « Bleue » du Val-de-Travers que tout le vallon pouvait fournir en riant sous cape. Aujourd’hui, on s’excite moins sur les taux de thuyone déments mais on ne jure plus que par les vertes dans lesquelles le fenouil étouffe la fraîcheur de l’anis vert…

En seconde analyse, même si je suis à priori rétif à l’excès de normes, pour éviter de tomber dans le consensus mou d’un produit fade et parce que chaque distillateur doit pouvoir conserver sa botte secrète comme Lagardère, je reconnais que l’Europe en s’alignant sur les recommandations de l’O.M.S a rendu possible les légalisations récentes et poussé le dernier état réfractaire (la France) à s’aligner sur le plus grand nombre. Donc si les Appellations d’Origine Réglementée ou  d’Indication Géographique Protégée se révèlent insuffisantes, pourquoi pas un cahier des charges européen ?

Penses-tu qu’on pourrait en venir à une nouvelle interdiction si l’absinthe continue d’être consommée flambée ou en shots pas les jeunes ? Lors de la re-légalisation de l’absinthe aux USA, la presse avait mis en avant deux accidents mortels suite à une consommation excessive d’absinthe qui n’était pas sans rappeler l’affaire Lanfray où la consommation d’alcool était plus en cause que la consommation d’absinthe elle-même.

L’absinthe consommée flambée est un autre avatar du mythe surdimensionné. Au temps de l’absinthe historique, jamais celle-ci ne fut consommée flambée ce qui constitue d’ailleurs une hérésie puisque ce faisant, elle perd arômes et saveurs. Seul existait à cette époque, le café gloria ou café à l’eau-de-vie sur lequel on fait brûler un sucre à l’aide d’une petite cuillère ou grille à crans. Je décourage donc mes interlocuteurs me demandant si ce mode de consommation est souhaitable. Maintenant, je suis souvent surpris de voir les « intégristes » de l’absinthe tomber sur le râble d’une personne défendant cette option. Tant qu’il y a des méprises c’est que le mythe est bien vivant…

Songeons que le revival de l’absinthe tchèque que j’ai décrit dans la revue Stupéfiant ! dès 1999 procède lui-même d’une énorme méprise. Après la chute du Mur de Berlin, les jeunes Américains, toujours intrigués par cette absinthe demeurée interdite dans leurs pays après la fin de la prohibition en 1933, en demandèrent à cor et à cri aux garçons de café tchèques et ce d’autant plus naturellement que se trouvant en Bohême, il leur fallait goûter la boisson d’excellence des artistes bohèmes. Tête des garçons de café n’ayant jamais entendu parler d’absinthe !

Quant au risque que des accidents à répétition mènent à une nouvelle interdiction, j’observe que c’est davantage la loi d’airain du libéralisme que le réel souci de la santé publique qui dicte sa loi aux législateurs et quoique ceux-ci prétendent à ce sujet. Ainsi, ne nous-y trompons pas, l’absinthe fut interdite en 1915 pour complaire aux lobbies vinicoles et finalement légalisée en 2011 pour éviter qu’un marché éventuel ne soit capté par l’étranger…

Dernière question : as-tu déjà rencontré la fameuse Fée Verte ? Ou plus généralement : as-tu déjà constaté des effets secondaires maléfiques ou bénéfiques après une consommation d’absinthe ? Certains parlent de vision accrue, de clairvoyance ou encore d’amélioration de l’intellect qui aurait quelque peu aidé les artistes et écrivains du 19ème. Mythe ou réalité ?

Nombre d’études scientifiques, ou essais philosophiques sur la consommation de psychotropes mentionnent qu’au final, l’amour est la meilleure des drogues. De fait, l’amour allège ta vie, te fait oublier quelque peu la mort, te greffe des ailes dans le dos et encourage la création via d’éventuelles muses artistiques. On voit-là, les premiers points de contact avec la dégustation d’absinthe épicurienne qui revient à apprendre et à connaître son métabolisme personnel et à ne pas outrepasser sa résistance à l’alcool. Vois cette étrange idée de nommer « Absinthe » un show d’ahurissants gymnastes à Las Vegas. N’est-ce pas parce que la consommation maîtrisée de l’absinthe est promesse de « septième ciel » ?

L’absinthe de qualité combine habilement trois paradoxes : elle a une emprise sur la langue qui ne saurait emporter le palais, elle déroule un bouquet de saveurs successives en bouche quoique fondues et elle titille la glotte sans l’irriter. Les sommeliers nomment joliment ce feu d’artifice, « queue de paon ». Autrement dit, cette « emprise » précède la « surprise »  et cette « queue de paon » rayonne jusqu’à un certain « point », différent selon chaque individu.

L’absinthe captive donc pupilles et papilles et bientôt, vaso-dilatatrice comme l’alcool, elle te transforme subrepticement. Ta pression artérielle décroît, ton buste se gonfle, tes poumons se souviennent de respirer, ta trachée-artère s’aère, ton appareil digestif se désencombre et tu… relèves la tête, ragaillardi. Tes chevilles quittent le sol, plus léger, tu prends de la hauteur, et ce faisant, au-dessus de l’oiseuse mêlée, tu décryptes le monde en profondeur avec des yeux neufs. Tu es en « sur-prise » sur le monde comme aimait à le dire, le poète André Breton, qui décrétait superbement « Alfred Jarry, surréaliste en absinthe » ! C’est ce que tu nommes à propos : « vision accrue ».

Dès lors, avec un appareil digestif désencombré, tu es plus performant au lit, d’autant plus si verge et vagin sont vaso-dilatés et ce sans oublier que les bouches embaument l’anis. C’est en ce sens que je soutiens plaisamment que ma femme Véronique est ma cocaïne. Elle est à tout le moins, ma fée verte…

Parallèlement à cette dilatation de l’espace, le mode de consommation ritualisé de l’absinthe engage une authentique dilatation du temps. « Faites mousser les bons moments » suggérait pertinemment, autrefois, un slogan pour la bière. Quoi de plus jouissif que la boule noire qui devrait avoir écrabouillé depuis longtemps Indiana Jones mais dont le démiurge Steven Spielberg retarde sans cesse la fatale issue ?

Revenons au mage Gainsbourg et à ses Amour des Feintes, titre résumant tout le jeu subtil et pervers de la séduction : Couleur absinthe / Odeur du temps / Jamais ne serai / Comme avant… Ce sont assurément-là des vers venus non sous cuites absinthées mais redevables à quelque nostalgie de bonnes fées. Il est certain que tout un chacun trouve peu ou prou dans l’absinthe ce qu’il vient y quêter, comme je l’ai indiqué plus haut, à propos de l’hallucination collective d’une martingale du génie. J’ai également détaillé dans ma tribune du forum du Musée Virtuel de l’Absinthe : Les hallucinations supposées de l’absinthe ou la multiplication des petits Salvador Dali…  l’anecdote malheureuse d’un homme s’étant mis subitement à déballer publiquement tout son linge sale familial, ce que tu nommes un « effet secondaire maléfique ». C’est pourquoi, sans nier un effet-placebo de l’absinthe, on ne saurait l’y réduire sans risques ! Ce n’est pas pour rien qu’Ernest Hemingway évoquait « un sérum de vérité au goût de ver à bois » tout en prétendant que le second verre efface le « remords » d’avoir parlé trop vite…

Finalement, Marguerite Duras soutenait avec raison que : « Le vrai sujet de l’écriture, c’est l’écriture » et l’on pourrait avancer que « le vrai sujet de l’absinthe, c’est l’absinthe ». Jamais une boisson n’aura provoqué autant d’œuvres à même d’étendre sans cesse son mythe mais avant tout, jamais une boisson ne semble avoir été une telle clé d’investigation du réel.

Prenons l’exemple concret du fameux tableau d’Edgar Degas, déjà cité, et que seule la clémence de l’apéritif absinthe et son étude scientifique m’ont autorisé à percevoir puis à voir réellement. Comme je l’ai expliqué dans L’Absinthe, muse des peintres (1999), les trois lourdes tables de marbre n’ont pas de pieds de fonte et semblent léviter à l’instar de l’amazone de café et de son compagnon, deux morts-vivants dont les ombres dans le miroir du café de la Nouvelle-Athènes semblent provenir d’outre-tombe. En toute logique, ces tables devraient s’écraser au sol en faisant exploser le cadre du tableau. Au premier plan, le peintre a figuré deux journaux de part et d’autre d’un pyrogène et l’on pressent que les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent.

Puis, vint un jour où je vis la corrélation ou plutôt la correspondance absolue de ces tables avec le mystérieux monolithe noir qui ouvre et ferme le 2001 – L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968). E. Degas avait trouvé un biais pour suggérer les portes qu’ouvre l’absinthe sur le monde et l’arrière monde ; S. Kubrick suggérait que d’autres mondes sont à notre porte !

Ah, un détail encore. Le modèle de Degas pour cette toile, Ellen Andrée avait raconté que le facétieux peintre qui déjà peignait « les choses derrière les choses » avait figuré le « monde à l’envers » car dans la vraie vie, elle ne touchait pas à l’absinthe alors que Marcellin Desboutin, ici face à un mazagran de café, en abusait. Il y a pis : Degas a terriblement enlaidi la sublime E. Andrée, dont Édouard Manet ou Henri Gervex nous restituent l’éclatante beauté dans La Parisienne ou Rolla. Ma subjugation pour l’absinthe me permit alors à remettre le monde à l’endroit…

(Propos recueillis par Marc Thuillier pour Absinthes.com)

21 réponses à “Interview au coin du feu avec l’écrivain Benoît Noël

  1. Benoît n’a pas répondu à La Question: Quel effet l’absinthe a-t-elle eu sur lui?
    Amicalement

  2. Aïe, je croyais pourtant avoir indiqué que le rapprochement que j’ai subitement vu entre Degas et Kubrick était le fait de l’absinthe et il me semble un bon exemple de « vision accrue » pour répondre à la question posée par Marc Thuillier. Dans un autre domaine, j’ai répondu qu’un emploi mesuré de l’absinthe remplaçait avantageusement, en ce qui me concerne, poppers et viagra ce qui me semble être une confession intime. Bref, pour me résumer, loin de l’idée reçue que l’absinthe mènerait à des hallucinations désordonnées, j’estime qu’elle privilégie, jusqu’à un certain point propre au métabolisme de chacun, des raccourcis et des télescopages graphiques et poétiques révélateurs. Ce que les peintres ou écrivains surréalistes nommaient les « images qui viennent à frapper à la vitre » ou si l’on préfère les « raccourcis inconnus des gendarmes » chers à Jean Cocteau. Dans le fond, chacun « voit » l’absinthe, ce supposé « doux psychotrope », selon ses marottes personnelles mais d’ici à conclure qu’il s’agit d’un placebo inoffensif, il y a, toujours selon moi, un monde. Un photographe m’a soutenu qu’il prend conscience de la « commissure de ses yeux lorsque l’absinthe élargit son angle de vision puis lui greffe sans prévenir des yeux derrière la tête », les peintres évoquent des « contrastes de couleurs rares » et les gens de lettres, des « voix mystérieuses ». En ce sens, l’absinthe n’est évidemment pas à la source de leur talent, mais elle ne le rabote pas non plus ou si l’on préfère le titille efficacement… mais cher Hervé, je ne suis qu’historien d’art et ne me revendique donc pas « artiste ». Je puis seulement témoigner qu’un usage serein de l’absinthe m’a toujours été clément dans l’exercice de l’écriture. Reste à savoir si je me fais bien comprendre dans mes écrits, témoignages après enquêtes et essais…
    Bien à toi,
    Benoît N.

  3. J’avoue ma répulsion à l’égard de tout alcool. Malgré tout, chapeau, réussir à me faire sourire avec un tel sujet n’était pas évident, mais de t’imaginer en bande organisée de voleurs de Genepi dans les stations de ski, ma foi, comme on dit à Abidjan, ça m’a « enjaillé » mon samedi.

    Cela dit, j’espère goûter un jour à l’une de tes infusions du jardin, ou pourquoi pas à cette fée verte qui semble être si clémente aux artistes et aux rêveurs.

  4. Tant d’érudition me scotche ! Si j’avais su que des étude universitaires pouvaient mener à ce mélange raffiné entre absinthe, peinture, littérature et politique, peut-être me serais-je accroché…
    J’ai beaucoup appris en lisant cet entretien « au coin du feu » et non avec feu Benoît Noël comme j’avais lu, un peu hâtivement, et non sans tristesse.
    Le sujet paraît inépuisable, la bouteille, d’absinthe, hélas, ne n’est pas !

  5. A ma connaissance en effet, Marilyn Manson n’a jamais mis les pieds à Pontarlier… Qu’attendez-vous pour l’y inviter?

    Excellent article en effet, très riche et nourri!

  6. Merci Benoît pour ce passionnant document que je viens de découvrir à une heure avancée de la soirée en rentrant d’une réunion (avec les Anysetiers)
    Je le relirai avec beaucoup plus d’attention car pour l’instant, j’ai la tête un peu « brouillée », mais la « Fée Verte » n’est pas en cause…

  7. Il faudrait donner à lire votre interview aux grand-mères qui n’utilisent les feuilles d’absinthe que pour mettre leurs poules à couver…
    Au delà de votre culture à l’infini, ce qui me ‘bluffe’ c’est cette énergie exceptionnelle qui vous porte et bouillonne dans tous vos textes…

  8. J’aurais voulu être en votre compagnie, chers Marc et Benoît, au coin du feu, sirotant une Absinthe, et écoutant cette magnifique et instructive interview !
    Benoit, tu es une personne passionnante, te lire est un délice, mais te revoir pour parler de la beauté et de la magie de la vie le sera d’autant plus !
    Au plaisir et merci !

    G.

  9. Ce qui est fantastique avec l’absinthe, c’est que bien qu’on ait l’impression de tout avoir lu sur le sujet, on en découvre toujours de nouveaux et de nouvelles approches et c’est encore Benoît, notre historien-chercheur favori, qui en parle le mieux. Je me demande d’ailleurs à quoi il carbure ! Faut dire qu’entre le calvados et l’absinthe qu’il ramène de ses expéditions outre frontières (du côté de l’Est), il a le choix des élixirs, et qu’il ne dise pas que ça n’a pas d’effet sur son cerveau 😉

  10. Benoit, tu as la plume vraiment verte, une imagination magnifique et l’intelligence vive de Viviane (qui est peut-être la patronne de la Fée Verte tu ne crois pas ?) : on sait d’où vient ton inspiration !
    Un vrai plaisir !

  11. Benoît, coïncidence : juste aujourd’hui où je lis ton mel et cette passionnante histoire de la fée verte à travers les arts et les artistes, j’ai re-pensé à toi : tu as vu, l’actualité nous parle à nouveau de l’intrigante « ‘origine du monde » de Courbet.
    Et en plus j’ai artemisia dans mon jardin.
    Ta tisane multiplantes me séduit, de même que tes recherches mixologiques…
    Eh bien voilà des sujets tout à fait plaisants!
    Amitiés
    Catherine

  12. J’ai pris du retard pour répondre :
    Chère Dominique, ton commentaire m’enjaille itou et tu sais que je suis fan de tes brillantes analyses société sur le site du Nouvel-Observateur.
    Mathieu, nous sommes d’accord sur Viviane et je l’ai écrit sur mon site dans le texte : Le faux-nez du sieur Kaeslin. Néanmoins, je te promets un développement dès que j’ai un moment.
    Chère Catherine, je n’ai pas oublié les documents précieux que tu m’a envoyés concernant Lo Duca et l’Origine du Monde. Je crois que je vais finir par écrire un article à ce sujet mais il exige encore bien des recherches.
    Sinon merci à tous et notamment aux traducteurs en anglais : Marc et Artemis.
    Benoît NOËL

  13. Passionnant! J’aurais besoin d’un tel guide au Musée des eaux de vie, où l’absinthe a toujours autant de succès!

  14. Comme d’habitude complètement bluffée par ton érudition.
    Peut-être faudrait-il réintroduire tout le cérémonial de la dégustation auprès du public et particulièrement des amis américains, même si la Sté Pernod semble y avoir échoué…
    Et se faire le chantre de l’absinthe en tant qu’écologiste, chapeau !
    Promis, je vais me soigner

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